Lettre d’intention 2019

Futurs Post-Apocalyptiques
Miroir (des peurs) du temps qui passe

Droit dans le mur, au bord du gouffre, courir à sa perte… Nous ne manquons pas d’expressions imagées pour évoquer le risque d’effondrement qui, aujourd’hui, menace l’existence même de notre civilisation. L’intensité du débat qui agite notre société illustre bien l’ampleur des problèmes qui se posent à nous.

D’un côté, les expert·e·s thuriféraires du système, entre celleux qui nient (les climatosceptiques) et celleux qui vantent les mérites d’adaptation du modèle capitaliste, en clamant haut et fort qu’une solution technique réglera demain le problème d’aujourd’hui.

De l’autre, des expert·e·s également, et des militant·e·s, diffusant jour après jour des vidéos, articles et ouvrages toujours plus alarmants, tandis que certain·e·s s’interrogent sur les moyens de survivre à l’effondrement, tel·le·s les collapsologues.

À toutes ces voix d’expression, il convient d’ajouter celle de la science-fiction, imaginaire par excellence du monde industrialisé, et en particulier l’un de ses genres : l’anticipation post-apocalyptique.

À l’heure où les prospections scientifiques, économiques, politiques, nous alertent sur l’effondrement probable de la civilisation humaine – du moins telle que nous la connaissons –, les menaces évoquées par la fiction post-apo depuis plus de cinquante ans n’ont jamais semblé autant d’actualité : surpopulation, épuisement des ressources, pandémies, réchauffement climatique… En somme, tous les ingrédients seraient réunis pour un scénario de film catastrophe.

Mais l’éventualité de l’Apocalypse n’est plus le fait d’une volonté divine ou d’une hypothétique invasion venue d’ailleurs : c’est une apocalypse inhérente à la causalité humaine, à l’ère de l’anthropocène. Voilà ce que l’anticipation post-apo de ces dernières décennies a déjà contribué à penser et à installer dans notre imaginaire et notre conscience collective.

L’angoisse de la Chute à venir explique sans nul doute la forte popularité que connaît aujourd’hui cette fiction. Jamais nous n’avons autant produit de romans, de films, de bandes dessinées, de jeux évoquant le temps qui suivra l’effondrement.

Maintenant, imagine que quelqu’un ait eu l’idée d’écrire un livre décrivant la guerre, et expliquant de quelle façon les gens devraient vivre après. Suppose que le livre ait été mis en vente, à des millions d’exemplaires, dans tous les magasins ? Peux-tu concevoir le nombre d’erreurs que ce simple bouquin nous aurait évité de commettre ? 

Algis Budrys, Le Prophète perdu, 1963

Force est de constater qu’en deux siècles d’existence, la fiction post-apo a inventorié toutes les formes de catastrophes, mis en scène toutes les formes possibles de survie. Révélatrice des grandes peurs qui nous assaillent, cette fiction s’est imposée au fil du temps comme un outil pertinent, un vaste champ d’étude au sein duquel nous nous interrogeons sur l’homme, sa civilisation et son devenir.

De décennie en décennie, inlassablement, les auteurs/ices débattent de la condition humaine (de l’individualité au vivre ensemble), opposent l’utopie à la dystopie, confrontent civilisation et barbarie.

Aussi glaçant par ce qu’il envisage que paradoxalement séduisant par son esthétique de la ruine, le genre post-apo est donc tellement omniprésent aujourd’hui que toute production de SF semble nécessairement vouée à en passer par lui. Au point, même, de déborder les frontières du genre, comme ce fut le cas avec le célèbre roman de Cormac McCarthy, La Route, qui popularisa en 2006 un thème que d’autres romans et films post-apo avaient déjà exploré.

Avec la destruction de la civilisation et d’une bonne partie de l’humanité, le post-apo imagine le retour, pour ceux qui restent, à un « état de nature » anté-civilisationnel, autrement dit : à une lutte pour la survie et à une guerre de tous contre tous. Il est donc certain que cette fiction se charge de nous préparer à des lendemains désenchantés.

Mais si les perspectives qu’elle nous propose paraissent bien sombres, elle ne saurait se réduire à un tropisme décliniste sur la fin des temps. On ne peut en effet la résumer par sa seule dimension catastrophique et tragique, voire nihiliste : elle fait aussi preuve d’optimisme, racontant avant toute chose l’histoire de rescapé·e·s. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir.

Ainsi, les possibles ne manquent pas au sein du post-apo, où l’on peut élaborer des alternatives à un modèle en voie d’épuisement. Ou la fin du monde comme une opportunité, certes douloureuse, mais peut-être salutaire, au fond, de faire table rase du passé.

Car comme toujours, quand on évoque un futur dystopique, l’utopie n’est jamais bien loin, et les récits de science-fiction, loin d’être des odes à la fatalité, ont la vertu de nous encourager à réfléchir, à agir et pourquoi pas, à transformer un monde en devenir.

Se pose alors la question de savoir quelle influence cette fiction exerce sur le monde réel. Que penser, par exemple, des multiples récits d’apocalypse zombie qui ont inondé le paysage culturel ces dernières années ? La dimension fortement survivaliste qui imprègne aujourd’hui la fiction post-apo entre-t-elle en résonance avec la réflexion portée par les preppers et autres collapsologues ?

L’édition 2019 des Intergalactiques se propose d’explorer ces questions, et toutes les autres, au travers de conférences et d’interventions où nos invité·e·s – auteurs/ices de science-fiction, vidéastes, créateurs/ices, scientifiques, chercheurs/ses… – exposeront leur point de vue.

Le festival aura aussi à cœur de présenter un panorama aussi complet que possible sur ce qui définit et alimente l’imaginaire post-apo, notamment par le biais d’une rétrospective cinéma et d’une exposition consacrée à l’histoire du genre, ainsi qu’à ses esthétiques. À tout cela s’ajouteront évidemment d’autres activités et des surprises !

Anne Canoville, Responsable littéraire du festival.
Rapahël  Colson, Directeur artistique – édition 2019.

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